Les brasseries de l'Avesnois

Les brasseries: Maubeuge



Etude réalisée par Maître Mossay en 1964 sur la bière dans la région de Maubeuge :

La vocation de Maubeuge à devenir une capitale de la bière se justifie par l’histoire. C’est la première ville du Hainaut où les textes anciens fassent mention de brasseries. Le testament de Sainte Aldegonde, qui est du VIIème siècle, lègue au Chapitre, outre d’innombrables biens épars, trois brasseries, « dont deux sur la rivière de Maubeuge (le ruisseau du Maubiguel auourd’hui « La Pisselotte ») et le troisième sur la Sambre ». « Tres Cambae » car le document est en latin, et de ce terme nous avons tiré le mot « cambier », qui est le premier nom du brasseur. Donc, il y avait déjà à l’époque trois brasseries pour ce petit village de Malbodium, groupé autour d’un monastère, et qui comptait, avec quelques chanoinesses et quelques religieux, une poignée de serfs, exploitant les fermes des alentours. On peut juger par là de la prédilection des habitants pour la blonde cervoise, que connaissaient déjà les ancêtres Nerviens.

Car pour toutes les villes ou villages du voisinage, les plus anciens textes parlent de vignobles, et non de champs d’orge ou de houblon. Aux Portes même de Maubeuge, les moines de l’Abbaye d’Hautmont se contentaient (les malheureux !) d’une piquette extraite d’un raisin récolté sur les coteaux de Sambre !

Comment la famille de Saint Aldegonde n’aurait-elle pas favorisé la consommation de la bière ? Nous savons qu’elle possédait encore deux autres brasseries à Cousolre, qui faisaient exception parmi les vignobles. Et le cousin Arnulph, devenu Saint Arnould, évêque de Metz, n’était-il pas devenu patron des brasseurs ? On le représente souvent la vague en main et la mitre posée sur un tonneau.

Quoi qu’il en soit, au XIIIème siècle, les brasseurs maubeugeois formaient déjà une corporation puissante. Des règlements municipaux codifiaient les usages de la fabrication, et prévoyaient des « rewardeurs », sorte d’inspecteurs chargés de dégustation ; car la ville veillait jalousement à la qualité de sa bière. Les trois brasseries du Chapitre existaient toujours ; mais celles qui étaient sur le Maubiguel se voyaient interdire d’utiliser l’eau du ruisseau, qui n’était pas assez pure. Les brasseries de Maubeuge fabriquaient alors deux sortes de bière : la cervoise qui était blonde, et la godale, brune et sucrée, moins prisée que l’autre. Les tonneaux étaient transportés en charrette mais plus souvent en brouette. Les brouetteux, ou brouteux, formaient alors toute une corporation. Leur métier consistait à approvisionner les cabarets de la ville et des alentours

Le commerce de la bière était si prospère au moyen-âge que les souverains y trouvèrent une source excellente de revenus. Les comtes de Hainaut appliquèrent l’impôt sur la bière à l’entretien des remparts de Maubeuge. C’était une garantie que les murailles de la ville seraient toujours solides pour résister à l’ennemi. Quand le pouvoir voulait de l’argent, il augmentait l’impôt et la recette était infaillible.

En 1588, les brasseries de Maubeuge était passées à quatre : « celle des dames du Chapitre, celle de Jehan Hannoye, celle du Mouton et celle du Griffon ». Après la conquête française, cette industrie conserva sa prospérité. L’intendant du Hainaut, le marquis de Bernières, en résidence à Maubeuge, fut appelé dans les dernières années du XVIIème siècle à faire rapport à Louis XIV sur les mœurs et habitudes de la population. Il parle de l’impôt sur la bière, et souligne « l’impossibilité où sont les habitants de se passer de cette boisson, les eaux étant très malsaines et les températures humides et accoutumés de tout temps à la bière ». Louis XIV ; cherchant à se procurer de nouvelles ressources en Hainaut, créa les charges de jurés-brasseurs. A Maubeuge, ces charges rapportèrent 20000 florins pour 10 offices qui furent créées. 2000 florins la charge, le taux était énorme. Dans les autres villes, on eut beaucoup de peine à trouver des candidats aux offices. A Maubeuge, les charges furent achetées aussitôt ; le résultat démontre la prospérité de la brasserie maubeugeoise à l’époque.

Au milieu du XVIIIème siècle, il y a toujours quatre brasseries en ville, plus une à Douzies. Un recensement nous apprend qu’il y avait alors à Maubeuge 3700 habitants et 946 maisons, sur lesquels on comptait 54 cabarets à bières, 22 cabarets à vin et 54 débits d’eau de vie. Le vin et l’alcool étaient en progression, favorisés par la garnison, composée de soldats venus d’autres provinces.

Aux XIXème siècles, le nombre de brasseries passe à six. Nous les avons encore connues ces brasseries surmontées d’une girouette représentant, découpé dans la tôle, le roi Gambrinus à cheval sur son tonneau. Mais le phénomène économique de la concentration des entreprises nous vaudra au début de ce siècle un regroupement qui ne signifie pas, tant s’en faut ! Une diminution de l’importance du commerce de la bière. Sans doute, la vie moderne, avec ses échanges touristiques, son mélange des populations, favorisera la multiplicité des boissons. Mais à Maubeuge, la bière a conservé droit de cité et le succès de la Kermesse de la Bière en est une preuve ; elle est un retour à d’anciennes traditions.

Au XVème siècle, Maubeuge avait pour souverains les Ducs de Bavière qui avaient autorisé la ville à reproduire sur son blason leurs propres armes. Les bavarois étaient sûrs de retrouver à Maubeuge leurs fastes, en même temps que leur boisson favorite. Le succès de telles Kermesses était tel, et leurs conséquences parfois si désastreuses, qu’en 1531 Charles Quint avait voulu réduire à un seul jour leur durée. Mais en Hainaut, rien ne peut prévaloir contre l’usage et l’édit demeura lettre morte. Il n’aurait pas plus d’efficacité aujourd’hui. Imagine-t-on des cérémonies sans lendemain, des ducasses sans raccroc, des fêtes sans octave ? C’est Charles Quint qui avait tort !

Voici ce qu’écrit en 1614 un voyageur passant dans ce pays : « Les femmes boivent de la bière si démesurément qu’elles en demeurent accablées. Le plus souvent si tôst que vous serez arrivé, la fille du logis, qui sera jeune et belle, viendra avec un pot plein de bière et vous conviera à boire à vos dépens, et met la première le nez dans le pot ; et si vous ne faisiez continuer la feste, serait une incivilité et une vilénie. Je scay bien qu’il y en a beaucoup que ceste dissolution porte aux effets de l’amour ; mais j’assureray avec vérité qu’il y a en ce pays moins de femmes qui se gouvernenet mal qu’en plusieurs aultres où l’on ne fait pas profession de boire… »

On souscrit volontiers à cette opinion. Les Maubeugeois et la bière que l’on boit ici sont dignes d’une tradition que la Kermesse de juillet met magnifiquement en valeur.